Le socialisme

Au sens le plus global, on peut dire que l’idée du socialisme est celle d’un monde qui n’a pas pour principe organisateur l’intérêt privée. Comme on sait par ailleurs que l’intérêt privé n’est pas, comme on le dit, l’intérêt de tout le monde, mais celui d’un petit groupe d’individus, cela revient à dire que l’idée du socialisme est l’idée d’un monde qui n’est pas structuré par le principe de la recherche du profit maximum pour le capital. Ce qui inclut deux choses. L’idée du socialisme, d’un côté, est l’idée d’un monde où les biens communs nécessaires à tout le monde pour la vie sont au maximum la propriété de la communauté et avec un usage en rapport à l’intérêt du plus grand nombre. C’est un monde où l’eau, la terre, les transports, les communications sont le plus possible au service du plus grand nombre. Ce qui veut dire aussi la propriété du plus grand nombre. C’est un premier principe qui nous est perceptible a contrario par ce que nous avons connu depuis vingt ou trente ans, c’est-à-dire par la manière dont tout ce qui était considéré comme la propriété du plus grand nombre a été de plus en plus entièrement privatisé et soumis à une logique du profit.

La deuxième chose qui est cœur de l’idée de socialisme, ce serait l’idée s’association, c’est-à-dire ce qui est commun soit autant que possible géré dans des formes qui sont des formes d’exercice d’un pouvoir de n’importe qui, ou d’un pouvoir du plus grand nombre. Dans l’idée de socialisme, il y a en quelque sorte l’idée de propriété commune de ce qui est nécessaire à tous, et deuxièmement l’idée d’un exercice optimale d’une capacité de n’importe qui sous les formes associatives.

Ce qu’on peut appeler « socialisme », c’est ce double aspect de propriété commune de ce qui concerne le plus grand nombre, et de participation du plus grand nombre à la gestion de cette propriété commune.

Cela dit, il faut bien voir par ailleurs que « socialiste » est aussi le nom générique de ceux qui sous des formes diverses n’ont pas cessé de trahir ce qui était contenu dans l’idée de socialisme. Des gens qui n’ont existé que pour trahir indéfiniment ce que contenait l’idée de socialisme.

Cf. Jacques Rancière, Le méthode de l’égalité

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Légitimité

L’État fort représente à la fois la condition préalable et l’effet escompté du démantèlement autoritaire de la politique sociale. Car ce n’est qu’en se désengageant des programmes de régulation économique et de politique sociale que cet État conservera la force nécessaire pour repousser les prétentions des puissances sociales organisées : partis, syndicats, groupe de pression. Mais, inversement, ce n’est qu’en se faisant un État fort, c’est-à-dire en gardant la mainmise incontestée sur les moyens (techniques) de domination et usant vigoureusement de toutes ses prérogatives que l’État réussira à imposer son retrait hors de la sphère de l’économie. Et c’est dans la perspective de ce raisonnement circulaire, où cause et effet se contaminent, que le slogan « État et économie saine «  prend tout son sens.

En 1981, à la question d’une journaliste chilienne qui lui demandait ce qu’il pensait de la dictature, Hayek répondait : At times it this necessary for a country to have, for a time, some form or other of dictatorial power. As you will understand, it is possible for a dictator to govern in a liberal way. And it is also possible for a democracy to govern with a total lack of liberalism. Personnaly I prefer a liberal dictator to democratic government lacking liberalism.

Tout tient au fait que le principe de la chance égale est lui-même indéterminé, c’est-à-dire que c’est au détenteur du pouvoir légal, et donc du gouvernement du moment d’en fixer hic et nunc le sens concret. C’est à lui de déterminer par lui-même ce qu’il permet à l’adversaire politique en fait de possibilité d’action; il détermine par là par lui-même où commence l’illégalité de son concurrent. En d’autres mots, il est objectivement nécessaire, au regard de la préservation du principe de la chance égale, que chacun anticipe la duplicité de ses adversaires, et leur intention de ne pas respecter le principe lorsqu’ils seront en mesure de la faire.

Si l’on fait de l’assemblée parlementaire une simple fonction des majorités électorales génériques, sans égard à la qualité de ses membres, et si, renonçant à toute exigence « matérielle », les décisions à la majorité deviennent des actes législatifs, toutes les garanties de justice et de raison aboutissent à un fonctionnalisme dépourvu de substance et de contenu, reposant sur une compréhension strictement arithmétique de la majorité. Ainsi 51% des suffrages font la majorité parlementaire; 51 % des voix au parlement font le droit et la légalité; 51 % de la confiance du parlement fait le gouvernement légale.

On présuppose que, en vertu de leur appartenance au même peuple, tous veulent essentiellement la même chose et de la même façon. Si l’on supprime ce présupposé de l’homogénéité nationale, le fonctionnalisme vide et purement arithmétique des votes majoritaires devient le contraire de la neutralité et de l’objectivité. Ce n’est plus que violence plus ou moins ouverte envers les groupes mis en minorité. C’est alors que cesse l’identité démocratique entre gouvernants et gouvernés, entre ceux qui commandes et ceux qui obéissent : la majorité commande et la minorité doit obéir. C’est même la possibilité d’additionner les voix qui cesse, puisqu’en toute logique, on ne peut faire la somme que ce qui est de même nature.

Le fait que le pouvoir de l’État soit légal a pour conséquence de nier tout droit de résistance en tant que tel. La neutralité est avant tout neutralité face à la distinction entre le juste et l’injuste. La possibilité de l’injustice ne s’efface que grâce que grâce à un artifice formel, parce que l’on cesse d’appeler injustice l’injustice et tyran le tyran, de la même façon qu’on fait disparaître la guerre en la nommant une « mesure pacifique accompagnée de frappes de plus ou moins grande envergure » et en désignant cela comme une « définition purement juridique de la guerre ». Par « nécessité conceptuelle », le pouvoir légal ne peut alors tout simplement pas commettre d’injustice. Seul celui qui exerce une force étatique ou apparentée sans avoir de son côté la majorité de 51 % est illégale ou « tyrannique ». Celui qui dispose de la majorité ne commet plus d’injustice mais transforme tout ce qu’il fait en droit et en légalité. Suivant ce genre de logique, le principe d’un concept de légalité fonctionnaliste sans contenu mène à l’absurde.

Si la majorité peut disposer à volonté de la légalité et de l’illégalité, elle peut surtout déclarer illégaux – c’est-a-dire hors la loi – ses rivaux politique, les excluant par là de l’homogénéité démocratique du peuple. Celui qui dispose des 51 % peut rendre illégaux les 49 % restant. Il peut refermer derrière lui, de manière légale, la porte de la légalité par laquelle il est entré et traiter les partis politiques rivaux comme de vulgaires criminels.

Par conséquent, au-delà de toute normativité, la simple possession du pouvoir étatique engendre une plus-value politique additionnelle excédent le pouvoir normatif-légal, une prime supralégale à la possession légal du pouvoir et à l’obtention de la légalité.

Cette prime politique est composée de trois éléments. Elle surgit dans un premier temps de l’interprétation et de l’usage concrets de notions indéterminées et arbitraires, telle que « ordre et sécurité publique », « danger », « état de nécessité », « mesures nécessaires », « hostilité à l’État et à la constitution », « intentions pacifiques », « intérêts vitaux », etc. Deuxièmement, le possesseur légal du pouvoir étatique bénéficie de la présomption de légalité en cas de doute. Enfin, en troisième lieu, ses ordres doivent être exécutés sur-le-champ, même lorsque leur légalité est douteuse, et même lorsqu’existent de voies de recours et des garanties judiciaire.

À cette prime principale s’en ajoutent plusieurs autres. Un parti majoritaire peut ainsi, en vue d’élections avenir, modifier les règles électorales à son propre avantage ou au désavantage de son concurrent.

C’est ainsi qu’une majorité établie plus tôt demeure en possession du pouvoir étatique même lorsque sa majorité d’existe plus, tant et aussi longtemps que l’adversaire n’a pas gagné une majorité dans l’autre sens.

De manière générale, ce serait une bien curieuse espèce de « justice » que de déclarer qu’une majorité serait d’autant meilleure et juste qu’elle est imposante, et de prétendre que 98 personnes qui en maltraitent deux est chose bien moins injuste que 51 personnes qui en maltraitent 49.

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La condition des hommes

Qu’on imagine un nombre d’hommes dans les chaîne, et tous condamnés à mort, dont les uns étaient chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition, dans celles de leurs semblables, et, se regardant avec douleur et sans espérance, attendent leur tour. C’est l’image de la condition des hommes.

Pascal, Pensées, no 199

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Politique économique des bolcheviks

Sous l’influence des plans de militarisation de Trotski, les dirigeants bolcheviks insistaient sur la nécessité de subordonner le système éducatif aux impératifs de l’économie : les industries de la Russie avaient besoin de technicien qualifiés et il appartenait aux écoles de leur en donner. On devait mettre toujours plus l’accent sur une formation strictement professionnel – de nombreux enfants étant mis de force en apprentissage à l’usine dès neuf ou dix ans.

Mais entre le programme communiste de construction de l’homme et le génie humain du troisième Reich, existait une différence capitale. Le programme bolchevik reposait sur les idéaux des Lumières : il procédait de Kant autant que de Marx. À l’opposé, dans leurs efforts pour « améliorer l’humanité », que ce fût par l’eugénisme ou le génocide, les nazis crachaient à la face des Lumières et ne peuvent que nous révulser.

La militarisation de l’industrie lourde : les usines stratégiques seraient placées sous la loi martiale, avec une discipline militaire au niveau de l’atelier et l’absentéisme persistant devenant passible de la peine de mort pour désertion sur le « front industriel ».

Les droits syndicaux leur semblait (les bolcheviks) être une nuisance, une entrave inutile à la discipline et à l’efficacité industrielle. Trotski alla même jusqu’à prôner la subordination complète des syndicats à l’appareil de l’État-parti : puisque c’était un « État des travailleurs », il n’était plus nécessaire que les ouvriers eussent des organisations indépendantes.

C’était l’idée que le travail humain, loin d’être la force créative que Marx avait célébrée, n’était en vérité rien de plus qu’une matière première dont l’État pouvait se servir pour « bâtir le socialisme.

« C’est par centaines que nous allons tuer sans merci nos ennemis. Tuons-les par milliers, noyons-les dans leur sang. Pour le sang de Lénine faisons couler à flots le sang de bourgeois : plus de sang, le plus possible »

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Morale et religion

Mais, en ce qui concerne la religion, c’est-à-dire la morale en relation à Dieu comme législateur, il faudrait, si la connaissance théorique de Dieu devait venir en premier lieu, qu’elle se règle sur la théologie et que non seulement une législation extérieure et arbitraire d’un Être suprême vienne se substituer à une législation intérieure et nécessaire de notre raison, mais qu’en outre dans cette législation tout ce que notre compréhension de la nature de cet Être suprême peut avoir de déficient s’étende à la prescription morale et défigure la religion en la rendant non morale.

Kant, Critique de la faculté de juger, p. 459, GF Flammarion, 1995

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Inégalités économiques

On appelle « médian » le revenu inférieur a ce que gagne la moitié d’un groupe et supérieur à ce que gagne l’autre moitié.

De 1979 à 2007, le revenu après impôt s’est accru de 275 % pour le 1 % supérieur de la répartition des revenus. Du 21e au 80e centile, sont augmentation a été d’un peu moins de 40%. Pour les 20 % inférieurs, elle n’a été que de 18 %.

Près des deux tiers de l’augmentation de la part du centile supérieur dans la répartition des revenus est allée en fait au 0,1 % supérieur, dont les membres ont vu leurs revenus réels augmenter de plus de 400 % de 1979 à 2005.

Les programmes de l’État sont devenus moins progressifs : ils prennent moins en haut et donnent moins en bas.

Depuis trois décennies, les bas salaires (des 90 % inférieurs) n’ont augmenté que de 15 % environ, tandis que les salaires des membres du 1 % supérieurs se sont accrus de près de 150 % et que, dans le 0.1 % supérieur, leur augmentation dépasse 300 %. Plus précisément, sur la période 1979-2006, le 1 % supérieur a vu ses salaires augmenter de 144 %; le 0,1 % supérieur, de 324 %. Même le 1 % supérieur touche en salaires plus de vingt fois ce que reçoivent les 90 % inférieurs.

Ceux qui font l’apologie de l’inégalité soutiennent qu’en donnant plus d’argent en haut on rend service à tout le monde, notamment parce que cela va stimuler la croissance. On appelle cette thèse l’économie du ruissellement.

Ceux qui croient à l’économie du ruissellement appellent ce type de raisonnement la « politique de l’envie ». Ne regardons pas la taille des tranches les unes par rapport aux autres, s’écrient-ils, mais leur taille absolue. Donner plus aux riches fait grossir le gâteau. Donc, en bas et au milieu, la part est peut-être plus petite, mais la tranche est plus grosse. En réalité, c’est l’inverse : dans la période où l’inégalité a augmenté, la croissance a ralenti – la taille de la tranche qu’ont reçue la plupart des Américains a diminué.

2 millions des 14,4 millions de sans-emploi en juin 2011 étaient au chômage depuis plus de 99 semaines. On les appelle les « quatre-vingt-dix-neuviens.

Certains politiques, et quelques économistes, craignent que l’indemnisation du chômage ne dissuade de chercher un emploi. Mais une recherche d’emploi plus intensive ne fait qu’allonger les files d’attente, elle ne crée pas d’emplois.

Pour les 45-54 ans, la durée moyenne du chômage en janvier 2012 est de 43 semaines. Pour les 55-64 ans, elle dépasse déjà un an : elle est proches de 57 semaine.

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La richesse

  1. Un bon texte mais à mon sens très discutable.

    Vous dites : Comme si l’argent était d’abord un bien collectif qui était ensuite l’objet d’une appropriation privée inégalitaire toujours suspecte.

    L’argent n’est pas un bien, à moins de parler du métal. La monnaie ne s’obtient que par la vente du produit. Or ce produit est l’œuvre d’un travail collectif. Les petits artisans, ce n’est pas le monde économique que l’on connaît. La plus-value est répartie en profit et en salaire. Or, nous savons que la part des salaires dans le PIB diminue constamment.

    Vous dites : Contrairement à ce que certains croient, la «richesse» n’est jamais créée une fois pour toutes. Il ne s’agit pas d’une tarte pleine dont il faudrait simplement distribuer plus équitablement les parts. La prospérité d’une société est quelque chose de dynamique. Elle est le fruit d’un «mouvement perpétuel»… la «social-démocratie» ne crée pas elle-même les richesses qu’elle veut partager.

    Là M. Bock-Côté, sauf votre respect, vous êtes dans le champ. Le terme création de richesse est un non sens. La création désigne l’action de faire exister (ce qui n’existait pas). Or, l’humain ne peut faire cela. Ok, les alchimistes croyaient qu’il était possible de transformer le plomb en or et les chrétiens croient que Jésus a transformé l’eau en vin. Mais tout cela c’est des contes pour les enfants en bas âge.

    Exemple : les pétrolières ne créent pas de richesse, ils sont incapables de créer du pétrole. Tout ce qu’ils peuvent faire c’est d’engager des travailleurs et des techniciens pour extraire le pétrole. Et ce pétrole ne peut se transformer en or qui suite à la vente de ce produit sur le marché. Et cet or, il n’a pas été créé mais extrait d’une mine. Vous pouvez trouver facilement d’autres exemples.

    Autre erreur. La richesse n’est pas un flux mais un stock. Illustration. Le pauvre, c’est-à-dire le travailleur à bas salaire ne peut devenir riche parce qu’il ne peut accumuler de…

  2. Autre erreur. La richesse n’est pas un flux mais un stock. Illustration. Le pauvre, c’est-à-dire le travailleur à bas salaire ne peut devenir riche parce qu’il ne peut accumuler. Tout son revenu est consommé à mesure.

    Ceux qu’on dit riche on un revenu qui dépasse leurs besoins, le surplus est accumulé (coffre des banques, paradis fiscaux, etc.). Il accumule un stock de richesse. C’est pourquoi il est tout à fait légitime, puisque ces gens vivent en société et profitent des avantages de vivre en société, il est légitime donc qu’ils contribuent puisque leur richesse est le produit d’un travail collectif.

    Le terme « création de richesse » fait partie de la rhétorique néolibérale. Il ne sert qu’à nous abuser, nous tromper, nous voler.

    Je vous conseille de lire Karl Polanyi, La subsistance de l’homme : la place de l’économie dans l’histoire et la société. Je sais, la droite va nous dire que c’est un socialiste, donc qu’il est possédé par le démon. Mais on s’en fou de la droite.


     

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